L’agriculture naturelle coréenne : la forêt au service du fumier

Publié le 4 novembre 2025 à 05:25

Et si les micro-organismes d’une forêt pouvaient transformer le fumier en fertilisant plus puissant, tout en éliminant ses odeurs ? Cette idée, à la fois poétique et pragmatique, est au cœur d’une méthode née en Corée du Sud dans les années 1960 : le Korean Natural Farming, une approche développée par Cho Han Kyu pour libérer les agriculteurs de leur dépendance aux engrais chimiques.

Son principe repose sur une intuition simple : la forêt n’a pas besoin d’aide humaine pour croître. Son sol est vivant, peuplé de bactéries, de champignons et de levures capables de transformer la matière organique, de capter l’azote de l’air, de solubiliser le phosphore ou encore d’extraire le potassium des roches. En prélevant une petite quantité de cette biodiversité microbienne, puis en la multipliant par fermentation, il devient possible de réintroduire cette intelligence naturelle dans le système agricole.

Au Québec, quelques producteurs de Chaudière-Appalaches ont commencé à tester cette approche. Ils incorporent ces micro-organismes indigènes dans la litière des porcheries ou des étables, parfois accompagnés de biochar — un charbon de bois hautement poreux, surnommé par l’agronome Félix Gobeil « le condo à micro-organismes ». Résultat : le fumier se décompose sur place, les odeurs s’atténuent fortement, et la matière retourne ensuite au champ sous une forme plus stable et nutritive.

Sur le plan biologique, le phénomène est fascinant : les microbes forestiers dégradent la paille et les déjections comme ils décomposent les feuilles mortes. Cette décomposition naturelle reproduit le cycle du carbone et limite la libération d’ammoniac, principal responsable des odeurs agricoles. Ce qui s’échappait autrefois sous forme de gaz — donc de perte d’azote — reste désormais dans le sol. Moins d’odeurs, c’est aussi moins de gaspillage d’engrais.

Les effets s’étendent à l’échelle de la ferme. Les producteurs notent une réduction marquée du travail d’entretien : les litières, plus épaisses et colonisées par les micro-organismes, n’ont plus besoin d’être renouvelées aussi souvent. Le biochar, enrichi de cette vie microbienne, améliore aussi le biote intestinal des animaux, renforce leur système immunitaire et accroît l’efficacité alimentaire — un bénéfice qui rappelle, à une autre échelle, l’impact du microbiote humain sur la santé.

Mais la méthode intrigue surtout par sa rigueur biologique. Pour éviter tout risque pathogène, les fermentations sont maintenues à un pH inférieur à 4, seuil où seules les bactéries lactiques — les mêmes que celles du yogourt ou de la choucroute — peuvent survivre. Ces milieux acides sont naturellement stables, sûrs, et agissent comme un filtre microbiologique. L’agriculture naturelle s’inscrit donc moins dans une logique mystique que dans une science empirique du vivant.

Au-delà des résultats techniques, c’est une philosophie agricole qui se dessine. Elle mise sur l’autonomie, la biodiversité et la connaissance des processus naturels plutôt que sur la dépendance aux produits de synthèse. Dans un contexte où les engrais azotés représentent une part importante des émissions de gaz à effet de serre et des coûts de production, les micro-organismes offrent une voie d’émancipation concrète.

Le mouvement reste marginal, mais il s’appuie sur une base scientifique solide. Des recherches menées en Corée, à Hawaï et maintenant au Québec, en partenariat avec le MAPAQ et l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement, visent à mesurer comment ces microbes indigènes influencent la disponibilité des nutriments dans le fumier et les sols. Les premiers résultats laissent entrevoir un double gain : écologique et économique.

L’idée est ancienne, presque intuitive : redonner au sol sa fonction vivante, rompre avec la logique extractive de l’agriculture industrielle. Si la forêt n’a besoin de personne pour s’entretenir, peut-être est-elle, justement, le meilleur professeur pour ceux qui veulent réapprendre à cultiver sans appauvrir.

 

Sources — La Semaine verte (Radio-Canada), « L’agriculture naturelle coréenne : les alliés invisibles de la forêt entrent à la ferme », 8 avril 2024.

 

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