Climeworks : quand le CO₂ devient pierre en Islande

Publié le 28 février 2026 à 20:17

Imaginez une machine capable d’aspirer l’air autour de vous, d’en extraire le dioxyde de carbone invisible… puis de le transformer en pierre. Pas dans un laboratoire de science-fiction, mais au milieu des paysages volcaniques islandais. C’est exactement ce que fait aujourd’hui Climeworks, avec son usine Mammoth, mise en service près de la centrale géothermique de Hellisheiði.

Le principe paraît presque magique. De grands modules métalliques, semblables à des conteneurs, aspirent l’air ambiant à l’aide de ventilateurs. À l’intérieur, des filtres spécialement conçus retiennent le CO₂. Une fois saturés, on les chauffe pour libérer le gaz sous forme concentrée. Ce CO₂ n’est pas relâché dans l’atmosphère. Il est dissous dans l’eau, puis injecté profondément sous terre, dans des couches de basalte — une roche volcanique abondante en Islande.

C’est là que l’innovation devient fascinante. Au contact du basalte, le CO₂ réagit chimiquement avec les minéraux de la roche. Il ne reste pas un gaz comprimé dans une cavité, avec le risque de s’échapper. Il se transforme littéralement en minéraux solides. En moins de deux ans, le carbone devient pierre. Stable. Immobilisé pour des millénaires. Ce processus, appelé minéralisation, reproduit un mécanisme naturel qui prend normalement des milliers d’années — mais ici, accéléré par l’ingénierie humaine.

Ce qui rend le projet encore plus remarquable, c’est son alimentation énergétique. La capture directe de l’air demande de l’électricité et de la chaleur. En Islande, ces besoins sont couverts par la géothermie, une énergie renouvelable issue de la chaleur interne de la Terre. Résultat : l’installation fonctionne avec une empreinte carbone très faible. On ne brûle pas des combustibles fossiles pour retirer du CO₂ ; on utilise l’énergie du sous-sol islandais pour nettoyer l’atmosphère.

Bien sûr, il faut garder le sens des proportions. Même à pleine capacité — environ 36 000 tonnes par an pour Mammoth — cela reste minuscule face aux dizaines de milliards de tonnes émises chaque année dans le monde. Mais l’enjeu n’est pas seulement la quantité actuelle. L’enjeu est la preuve que cela fonctionne, que c’est mesurable, vérifiable, reproductible. Orca, la première grande usine de Climeworks lancée en 2021, servait de démonstrateur. Mammoth marque un passage à plus grande échelle. L’architecture modulaire permet de multiplier les unités, comme on assemblerait des blocs industriels.

Pourquoi est-ce si important ? Parce que même si l’humanité réduisait drastiquement ses émissions demain matin, l’excès de CO₂ déjà accumulé dans l’atmosphère continuerait de peser sur le climat pendant des décennies. La réduction des émissions évite d’aggraver le problème. L’élimination du carbone, elle, commence à le corriger.

Il ne s’agit pas d’une solution miracle. Le captage direct reste coûteux, énergivore, et dépend de contextes géologiques favorables. Mais c’est l’une des rares technologies capables d’extraire du carbone déjà présent dans l’air de manière permanente et traçable. Dans le débat climatique, c’est un changement de posture : on ne parle plus seulement de moins polluer, mais de réparer.

Transformer l’air en pierre. Ce qui ressemblait à une métaphore est désormais une infrastructure. L’Islande, avec ses volcans et sa géothermie, est devenue un laboratoire planétaire. Et si cette technologie parvient à se déployer à grande échelle, elle pourrait bien redéfinir notre relation au carbone : non plus un déchet gazeux incontrôlable, mais une matière que l’on peut capturer, solidifier, et rendre à la roche d’où elle vient.

Sources — Climeworks, « Mammoth: Direct Air Capture and Storage Facility », consulté en février 2026. Climeworks, « Orca: The First Large-Scale Direct Air Capture Plant », consulté en février 2026. Climeworks, « Carbon Removal Technology », consulté en février 2026.

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