Les petites mains de l’intelligence artificielle à Madagascar

Publié le 14 octobre 2025 à 20:56

À Antananarivo, capitale de Madagascar, l’intelligence artificielle n’a rien d’une abstraction futuriste. Elle a un visage, celui de David Rat Thompson, 32 ans, père de trois enfants, qui passe ses journées à servir des sandwichs face à la gare routière et ses soirées à entraîner des algorithmes. Après 16 h, il allume son ordinateur, se connecte à une plateforme étrangère et commence à annoter des images : un singe, une voiture, un parasol. Ce travail de fourmi, payé un euro toutes les trois heures, nourrit les IA de Google, ChatGPT ou Amazon. « Mon travail, c’est d’identifier tout ce qui est sur chaque image », résume-t-il calmement.

Comme David, ils seraient près de 100 000 Malgaches à participer à cette économie invisible : celle de « l’annotation de données », base du fonctionnement de l’intelligence artificielle moderne. Une main-d’œuvre disponible, qualifiée et surtout très bon marché dans un pays où les trois quarts des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Pour beaucoup, c’est un gagne-pain sans contrat, sans protection sociale, mais aussi la promesse d’un futur meilleur.

Elina, 25 ans, fait partie des privilégiées. Employée d’une grande société numérique à Antananarivo, elle travaille dans un open space climatisé, sous contrat, avec un bus qui vient la chercher chaque matin. Elle passe ses journées à vérifier des factures pour entraîner une IA à reconnaître les erreurs de TVA. « Notre mission consiste à entraîner une IA pour qu’elle puisse identifier les factures correctes et celles qui ne le sont pas », explique-t-elle. Son salaire de 120 euros par mois dépasse la moyenne nationale, et cela suffit pour offrir à sa famille un certain confort.

Mais derrière ces réussites individuelles, le rêve technologique se fissure. Beaucoup de jeunes diplômés déchantent, réduits à cliquer des nuits entières pour 80 euros par mois. L’un d’eux raconte anonymement avoir été licencié après avoir simplement demandé une augmentation. Pire encore, certains surveillaient à distance des magasins étrangers, censés être protégés par une « IA de sécurité ». En réalité, ils passaient leurs nuits à observer les clients sur des caméras. « Ce n’était pas du tout de l’IA », dénonce-t-il, amer.

Face à ces abus, Amazon a fini par interdire officiellement le travail depuis Madagascar, redoutant d’être accusé d’exploitation. Mais un marché noir s’est aussitôt organisé. Danny, 37 ans, a trouvé une faille : il a acheté pour 600 euros un compte Amazon via un intermédiaire indien, puis s’est mis à en revendre à d’autres travailleurs. « Je me sentais exploité, alors j’ai préféré revendre mes comptes », dit-il. L’économie parallèle de l’intelligence artificielle s’est ainsi développée sous le radar, à l’image du pays tout entier.

Le gouvernement tente d’imposer des règles. La ministre des Télécommunications, Stéphanie Delmot, mise sur cette « main-d’œuvre jeune et peu coûteuse » pour attirer les investisseurs, tout en promettant de sortir le secteur de l’informalité. Mais le chantier est immense. « Pour pouvoir contrôler, il faut déjà savoir à qui on a affaire », reconnaît-elle. En attendant, 80 % des travailleurs du numérique restent sans statut.

Certains Malgaches s’organisent eux-mêmes pour changer les choses. À la foire internationale de Madagascar, l’association Mada All Star, fondée par Dimitri, joue les intermédiaires entre travailleurs et entreprises. Elle agit comme un tiers de confiance, pour vérifier les employeurs et défendre la dignité des travailleurs. Une tentative d’encadrement local d’un secteur globalisé.

Mais la véritable promesse vient peut-être d’ailleurs. Dans la banlieue d’Antananarivo, deux ingénieurs, Fitaï et Fasu Avan, ont créé leur propre application d’intelligence artificielle : un outil capable de diagnostiquer les maladies des plantes à partir d’une simple photo. Conçue à partir de logiciels libres, l’application aide déjà les agriculteurs à sauver leurs récoltes. « C’est un message au monde entier : nous ne sommes pas que des annotateurs de données », affirme fièrement Fitaï. Leur laboratoire, le LIAM, est hébergé dans une communauté protestante où ingénieurs, chercheurs et pasteurs travaillent côte à côte. Même le pasteur utilise désormais l’IA pour préparer ses prêches.

Au milieu des contradictions — entre précarité et fierté, dépendance et souveraineté —, Madagascar découvre une vérité paradoxale : pour participer à la révolution de l’intelligence artificielle, il faut d’abord l’alimenter, la servir, la comprendre. Mais certains commencent déjà à la maîtriser.

Sources — France Télévisions, reportage à Madagascar, 2024.

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