La paix mondiale n’est pas une donnée, c’est un équilibre de nerfs. Sous la surface calme des cartes, les puissances avancent leurs pions avec la lenteur d’une marée, et chaque baie, chaque détroit, chaque hauteur peut devenir un détonateur. Si la troisième guerre mondiale devait éclater, elle ne commencerait pas par une bombe — mais par un calcul.
Le premier foyer serait sans doute le détroit de Taïwan. Pékin a fait de la « réunification » une mission nationale. Washington, de son côté, entretient une « ambiguïté stratégique » qui n’en est plus une depuis que Joe Biden a admis que les États-Unis « défendraient Taïwan ». Toute la posture militaire américaine dans le Pacifique — Japon, Corée du Sud, Philippines, Guam, Hawaï — est pensée pour contenir la Chine à la « première chaîne d’îles ». Taipei, minuscule hérisson dans la gueule du dragon, applique la « stratégie du porc-épic » : tenir juste assez longtemps pour que les renforts traversent l’océan. Mais si la marine américaine devait un jour « couler des navires chinois », la guerre locale deviendrait mondiale. Les bases japonaises et coréennes seraient immédiatement visées.
Dès lors, la mécanique s’enclenche. Pékin activerait Pyongyang, son allié le plus docile, pour forcer les États-Unis à diviser leurs forces. La Corée du Nord, rappelle-t-on, n’est pas seulement imprévisible : c’est une extension stratégique de la Chine. Le Japon, lui, limité constitutionnellement à une armée défensive, deviendrait un bouclier que Washington serait obligé de tenir. Dans cette guerre de saturation, chaque missile lancé sur un allié est une diversion gagnée sur le front de Taïwan.
Pendant que le Pacifique s’embrase, les glaciers de l’Himalaya se fissurent. Entre la Chine et l’Inde, le Ladakh est si tendu qu’un traité interdit aux soldats de porter des armes. Ils s’y affrontent parfois à mains nues, à plus de 4000 mètres d’altitude. Si la Chine s’enlise à Taïwan, l’Inde pourrait sentir une fenêtre d’opportunité. Non pour conquérir, mais pour rééquilibrer. Le Pakistan, son éternel rival, dépend aujourd’hui massivement de l’armement chinois ; privé de son protecteur, il deviendrait vulnérable. Ironie géopolitique : « des armes russes envoyées à l’Inde » pourraient alors « détruire des armes chinoises fournies au Pakistan ». Les alliances, dans un conflit global, se croisent comme des courants d’air chaud.
Plus au nord, la Russie guette. Si les États-Unis ont « plein les mains » dans le Pacifique, Moscou pourrait chercher à tester la solidité de l’OTAN. Le point névralgique se nomme le corridor de Suwałki, mince bande de terre entre la Pologne et la Lituanie. S’il est coupé, les pays baltes se retrouvent isolés du reste de l’alliance. Kaliningrad est déjà une forteresse ; la Biélorussie agit comme une extension russe. Le plan serait simple : une poussée de chaque côté, une jonction au centre, et l’OTAN paralysée en une nuit. L’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’alliance complique la tâche, mais pas la tentation.
Dans le sud, la guerre reprend sa forme la plus élémentaire : celle de l’énergie. On imagine souvent Téhéran bloquant le détroit d’Ormouz ; il est plus plausible que ce soit Washington. Un blocus ciblé contre les navires iraniens étoufferait l’approvisionnement en pétrole de la Chine — qui, contrairement aux États-Unis, ne possède pas une marine capable de projeter sa puissance à distance. L’économie iranienne serait « rayée de la carte au sens énergétique », et Israël verrait une occasion d’achever ce que ses campagnes aériennes n’ont jamais totalement réussi : frapper « l’industrie pétrolière, le programme nucléaire, l’industrie militaire » iranienne.
L’Afrique, elle, serait un échiquier secondaire mais essentiel. L’Éthiopie, géant sans mer, rêve depuis toujours d’un accès à l’océan. L’indépendance de l’Érythrée a fermé sa porte ; une guerre mondiale la rouvrirait peut-être. Plus à l’ouest, dans l’est du Congo, gisent les « terres rares » et « minéraux critiques » dont dépendent les technologies militaires modernes. Aujourd’hui, la Chine contrôle la plupart des routes d’exportation. Demain, dans le chaos, les États-Unis pourraient chercher à les détourner. Là-bas, la bataille se livrerait moins avec des tanks qu’avec des contrats, des compagnies écrans et des avions cargo.
Au Proche-Orient, Israël profiterait du désordre pour étendre son contrôle sur le sud syrien et le sud libanais. La Russie, occupée ailleurs, ne viendrait pas. L’Iran, asphyxié, ne pourrait pas. La Turquie, seule puissance régionale encore stable, s’interposerait pour contenir l’expansion israélienne, non par solidarité mais par instinct de survie.
Partout, la même logique opère : un État agit, un autre réagit, un troisième en profite. La guerre mondiale n’est pas une explosion ; c’est une contagion. Chaque puissance croit agir seule, mais toutes dansent la même danse — celle des intérêts qui s’entrechoquent. Ce n’est pas la fin du monde, c’est la somme des raisonnements. Une addition de gestes « logiques » qui, mis bout à bout, composent la folie.
Sources — Chaque jour sur Terre, Les conflits de la troisième guerre mondiale, Benjamin Tremblay, 2025.
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