Prix Essence Québec

Publié le 17 décembre 2025 à 16:32

Ce qui rend Prix Essence Québec fascinant, ce n’est pas son coût, ni même son utilité discutable. C’est sa genèse. Sa structure. La manière dont un projet aussi trivial — afficher des prix déjà publics — parvient à activer une chaîne administrative complète à l’intérieur d’un organisme précis, avec ses directions, ses comités et ses paliers de décision, sans qu’à aucun moment la question de la nécessité même du projet ne semble réellement posée.

À l’origine, il s’agit d’un site web. Une carte. Des chiffres. Rien de plus. Pourtant, les documents obtenus par accès à l’information montrent que ce portail est intégré à un dispositif organisationnel étonnamment dense. La Régie de l’énergie n’a pas confié le projet à une petite équipe technique ponctuelle. Elle l’a inscrit dans sa structure formelle, en mobilisant plusieurs directions, des services administratifs, le service informatique et une série de mécanismes de gouvernance interne.

Le projet est suivi à trois niveaux distincts. Un comité stratégique se réunit mensuellement pour en assurer l’orientation. Un comité tactique se penche sur son avancement de manière hebdomadaire. À cela s’ajoutent des suivis opérationnels quotidiens. Selon ce qui est révélé dans le podcast, pas moins de sept employés à temps plein de la Régie de l’énergie sont affectés au dossier. Sept personnes, en continu, pour encadrer, superviser et faire avancer un outil dont la fonction principale consiste à afficher des données déjà publiques.

Un autre élément, central, ressort de la demande d’accès à l’information. La question a été posée explicitement : avant de lancer Prix Essence Québec, est-ce que le gouvernement a vérifié s’il existait déjà une offre privée répondant à ce besoin? La réponse officielle est sans équivoque. Non. Aucune analyse comparative n’a été réalisée. Aucun inventaire des solutions existantes n’a été produit. Le projet n’est donc pas né d’un constat d’échec du marché, mais d’une initiative administrative lancée sans validation externe.

Pourtant, ces solutions existent. Elles sont utilisées quotidiennement. Waze, Google Maps et GasBuddy permettent déjà de consulter les prix de l’essence, de comparer les stations, de planifier ses déplacements et, dans certains cas, de consulter des avis d’usagers. Ces plateformes reposent sur des données mises à jour en continu, souvent de manière collaborative, sans formation obligatoire, sans portail sécurisé, sans comités de gouvernance. Elles fonctionnent précisément parce qu’elles sont simples.

Ce contraste est révélateur. Là où les outils privés misent sur l’agilité et l’usage, Prix Essence Québec s’inscrit dans une logique institutionnelle. Une fois le projet enclenché, la question n’est plus de savoir s’il est nécessaire, mais de s’assurer qu’il respecte les processus. La pertinence devient secondaire; la conformité devient centrale.

Ce glissement éclaire aussi l’évolution du rôle de la Régie de l’énergie. Conçue à l’origine comme un organisme de régulation, d’analyse et d’arbitrage, elle se positionne ici comme productrice et opératrice d’un service numérique grand public. Ce changement de posture n’est jamais débattu explicitement. Il est intégré au projet comme une extension implicite du mandat, sans réflexion publique sur la valeur ajoutée de cette nouvelle fonction.

Cette extension entraîne mécaniquement une inflation organisationnelle. Pour opérer un site officiel, il faut désigner des responsables, encadrer des accès, définir des procédures, assurer la sécurité, documenter les processus. Même les stations-service sont intégrées à cette logique, devant nommer des personnes ressources et gérer des utilisateurs habilités. Un service qui, ailleurs, repose sur la spontanéité et la participation devient ici une mécanique lourde, structurée, administrée.

La technologie n’est pas le facteur de complexité. Ce sont les structures. Un outil simple devient, une fois institutionnalisé, un projet à plusieurs paliers, soutenu par des employés à temps plein, des comités et des suivis permanents. Le résultat final importe presque moins que l’appareil mis en place pour le livrer.

Prix Essence Québec ne choque pas par son ambition. Il interroge par sa banalité. Il montre comment une organisation publique peut mobiliser du temps, des ressources humaines et une architecture décisionnelle complète pour créer un service sans avoir démontré qu’il n’existait pas déjà ailleurs. Non pas par malveillance, mais par inertie administrative.

Ce projet n’est ni une fraude ni un scandale. C’est une radiographie. Et ce qu’elle révèle, ce n’est pas un excès spectaculaire, mais une absence de réflexe fondamental : vérifier si l’État est réellement le mieux placé pour faire ce qu’il s’apprête à faire.


Sources
— Podcast Ian & Frank, discussion sur Prix Essence Québec et documents obtenus par accès à l’information, 2025.

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