Anticivilisation : reconstruire le centre

Publié le 23 octobre 2025 à 21:04

Écouter Étienne Alexandre Beauregard, c’est entrer dans une zone de turbulence morale. Son livre Anticivilisation ne cherche pas à choquer, mais à réveiller une conscience collective endormie. « On ne peut pas être indifférent », dit-il d’emblée, rappelant que comprendre la souffrance qu’engendre l’instabilité sociale est devenu un devoir civique.

Son intuition de départ est limpide : une civilisation ne tient que si chacun apprend à se contenir. Elle naît lorsque l’homme accepte de dompter ses pulsions pour cohabiter avec les autres. Les normes, les coutumes, les institutions ne sont pas des carcans mais des médiations patientes, indispensables à la vie commune. L’anticivilisation, explique-t-il, commence quand ces médiations sont méprisées au nom d’une liberté mal comprise.

Pour Beauregard, le XXe siècle fut une période d’équilibre fragile — montée de la classe moyenne, confiance dans les institutions, sentiment d’appartenance. C’était un temps où la norme n’était pas imposée, mais désirée : faire partie du centre, c’était aspirer à la stabilité. Depuis, cet équilibre s’est fissuré. La méfiance envers le centre, devenue réflexe moral, a remplacé la cohésion par la suspicion. La société contemporaine se définit moins par ce qu’elle partage que par ce dont elle s’émancipe.

Au cœur de ce basculement, Beauregard voit le triomphe du culte de l’authenticité. L’idée que plus on s’éloigne de la norme, plus on est soi-même. Ce glissement, dit-il, mine la confiance et rend la démocratie vulnérable. Quand tout le monde veut être unique, plus personne ne se relie. Sous le vernis du développement personnel, il décèle une uniformité déguisée en liberté, une société d’individus atomisés persuadés d’être singuliers alors qu’ils consomment tous la même “différence”.

L’auteur illustre son propos par des cas concrets. En Colombie-Britannique, la décriminalisation des drogues dures et les programmes de “safer supply” incarnent selon lui les dérives d’un idéalisme bien intentionné. « Si vous permettez de vous injecter dans un parc ou un autobus, les gens le feront », tranche-t-il, y voyant la preuve qu’abolir les garde-fous, même au nom de la compassion, fragilise les plus vulnérables. Même logique à Portland, où la réduction du rôle de la police s’est traduite, selon lui, par la loi du plus fort.

Beauregard applique ce raisonnement à la sphère intime. En s’inspirant des travaux de Louise Perry, il décrit un marché sexuel dérégulé qui récompense les plus conquérants et pénalise ceux qui cherchent la stabilité. Il ne moralise pas : il plaide simplement pour que la culture revalorise ce qui soutient les individus — famille, école, travail, nation. Autant de structures jugées « ringardes », mais sans lesquelles, dit-il, la liberté se vide de sens.

À ceux qui le taxent de conservatisme élitiste, Beauregard rétorque qu’il existe des « croyances de luxe » : ces idées radicales promues par des privilégiés qui ne subissent pas leurs conséquences. « C’est facile de prêcher la déconstruction quand on vit dans un quartier sécurisé », lance-t-il. Son conservatisme à lui n’a rien de nostalgique. Il le définit comme un “conservatisme du bien commun” : l’idée que la liberté n’est viable qu’à l’intérieur de formes durables. L’État-providence, rappelle-t-il, a été bâti sur la confiance et la continuité, pas sur la fragmentation et le soupçon.

En politique, Beauregard plaide pour une reconstruction du centre. Pas un centrisme mou, mais un espace commun capable de contenir les désaccords. Après la colère populiste — Trump, Brexit, révoltes contre les élites — viendrait le temps d’une réconciliation : rebâtir un centre qui se tient, un équilibre entre liberté et responsabilité. La civilisation, dit-il, n’est pas une utopie, c’est une discipline.

Au fond, Anticivilisation n’est ni un pamphlet réactionnaire ni un sermon moral. C’est une méditation lucide sur la fatigue du lien social. À l’heure où l’authenticité est devenue industrie, Beauregard rappelle que la liberté n’est pas la négation des formes, mais leur accomplissement. Ni table rase ni nostalgie : simplement le courage de préserver ce qui rend la vie commune possible.


Sources — [Il reste du monde — Rémy Villemure], [Étienne Alexandre Beauregard, Anticivilisation]

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