Le retour des « tradwives » : entre foi, maternité et liberté de choix

Publié le 23 octobre 2025 à 21:22

Dans un monde où la performance est devenue une vertu et la vitesse un mode de survie, certaines femmes choisissent de ralentir. Ce choix, pourtant intime, heurte la sensibilité moderne. Sur la chaîne Elo veut savoir, Zoé Roy et Karina Deblois, deux jeunes mères chrétiennes, ont accepté de parler du courant « tradwife », ces femmes qui revendiquent un rôle plus traditionnel au sein du foyer. Non par soumission, affirment-elles, mais par conviction spirituelle et par désir d’équilibre.

Elles se défendent d’incarner une idéologie rétrograde. « Je ne me considère pas comme une tradwife », répète Zoé Roy. « Ce mot est devenu une étiquette fourre-tout. Moi, je me vois comme une femme biblique. » Elle cite le Proverbe 31, texte ancien décrivant une femme entreprenante, respectée, qui « voit une terre, l’achète et en fait une vigne ». Rien, dans cette image, n’évoque la soumission, dit-elle. « C’est une femme de confiance, autonome, capable de décisions. »

Loin du cliché de la ménagère effacée, Zoé et Karina parlent de leur foi comme d’un ancrage, pas d’un carcan. Leurs choix, expliquent-elles, découlent d’une expérience spirituelle profonde. Toutes deux racontent leur conversion récente au christianisme, des signes, des rencontres, des « moments de grâce » qui ont réorienté leur vie. Karina parle d’un compagnon transformé par la lecture de la Bible ; Zoé évoque une succession de coïncidences si fortes qu’elle a fini par « traverser la porte » de la foi.

Ce retour à la spiritualité s’inscrit dans un contexte plus large, observe Elo. Après des décennies de sécularisation, un nombre croissant de jeunes Québécois se réapproprient des valeurs chrétiennes. « On est comme la deuxième génération de gens qui ont grandi sans Christ », dit Zoé. « Et on réalise qu’il manque quelque chose. » Pour elles, ce manque s’exprime dans le rythme effréné du monde moderne : le travail, la garderie, le trafic, la fatigue. Rester à la maison, affirment-elles, n’est pas un repli : c’est une manière de reprendre le contrôle sur le temps.

Cette position, évidemment, dérange. Depuis leur passage à Tout le monde en parle et dans La Presse (article de Fanny Arcan), elles ont été associées à une mouvance conservatrice perçue comme une menace pour les droits des femmes. Le terme « anachronique » revient souvent. Karina s’en étonne : « Je pensais pas que c’était encore possible de vivre sur un seul salaire. Puis j’ai vu que oui, des mamans chrétiennes le faisaient. » Pour elle, l’idée même de choix s’est perdue. « Aujourd’hui, les femmes ne savent même plus que c’est une option d’être à la maison. »

Elo, dans sa posture de journaliste indépendante, refuse de réduire ces femmes à des caricatures. Elle interroge les préjugés médiatiques : pourquoi le fait d’élever ses enfants à plein temps serait-il perçu comme une régression ? « Notre société valorise la carrière plus que la famille », résume Karina. « Mais pour nous, être là pour nos enfants, c’est un investissement aussi. »

Le débat dérape parfois vers la politique, surtout quand les médias associent le conservatisme religieux à la « désinformation » ou au « complotisme ». Karina répond calmement : « C’est pas qu’on croit à des conspirations, c’est qu’on apprend à questionner. » Être chrétienne, dit-elle, c’est déjà être marginale dans une société qui a remplacé la foi par la performance.

Leur choix éducatif, notamment l’école à la maison, prolonge cette logique d’autonomie. « Je veux que mes enfants apprennent à réfléchir, pas juste à lever la main et répéter », explique Zoé. Pour Elo, cette volonté de transmettre un esprit critique rappelle paradoxalement la philosophie grecque : l’art de remettre les idées en question. Mais dans le Québec actuel, souligne-t-elle, « faire ses recherches » est vite devenu synonyme de dissidence.

Le dialogue prend un ton plus vif lorsqu’elles abordent la sexualisation précoce et l’idéologie du genre dans les écoles publiques. Elo évoque les programmes internationaux qui promeuvent une éducation sexuelle dès le plus jeune âge et dénonce « l’importation d’agendas idéologiques » dans le système scolaire. Zoé, de son côté, défend la liberté des parents : « Ce n’est pas à l’école d’enseigner des valeurs. C’est aux familles de le faire. »

Tout au long de la discussion, les deux femmes insistent : elles ne militent pas pour imposer leur vision. « Je n’essaie pas de convaincre tout le monde d’être comme moi », dit Karina. « Mais quand une mère me dit qu’elle aimerait rester à la maison et qu’elle pense que c’est impossible, je lui montre que ça peut l’être. »

Leurs critiques visent moins le féminisme que ses dérives contemporaines. Elles rappellent que les premières militantes pour le droit de vote étaient souvent chrétiennes. « Ce qu’on défend, c’est le choix », insiste Zoé. « C’est ironique : le féminisme a voulu donner aux femmes la liberté de choisir, mais quand on choisit un rôle traditionnel, on nous dit qu’on régresse. »

Elo partage ce constat : dans une société obsédée par la productivité, la maternité a perdu de sa valeur symbolique. « C’est plus valorisé d’être PDG deux mois après l’accouchement que d’être mère à plein temps », constate-t-elle. Le regard des autres, les commentaires en ligne, la suspicion : tout cela pèse sur ces femmes qui, loin des clichés, disent simplement vouloir « remettre la famille au centre ».

Leur discours n’est pas exempt de contradictions, mais il ouvre une brèche salutaire dans le débat public. À travers leur foi, Zoé et Karina posent une question essentielle : que vaut vraiment la liberté, si elle ne s’applique qu’à un seul modèle de femme ?


Sources — Elo veut savoir, épisode « Conservatisme religieux, courant tradwife », avec Zoé Roy et Karina Deblois, 2025.

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