Quand la compassion devient un code : empathie, extinction et bureaucratie du vide

Publié le 1 novembre 2025 à 13:22

Dans la conversation entre Elon Musk et Joe Rogan, la morale contemporaine est disséquée comme un vieux moteur encrassé. Musk parle d’“empathie suicidaire”, une compassion devenue contre-productive. L’intention est noble, dit-il, mais la société moderne a transformé la pitié en système. « Ce n’est pas de la gentillesse, c’est de la lâcheté maquillée en vertu. » Derrière chaque politique d’inclusion, chaque règlement protecteur, il voit un engrenage où la morale sert de frein à l’efficacité, un alibi pour éviter les décisions difficiles.

Cette empathie programmée s’infiltre jusque dans l’économie du travail. Musk y voit la plus grande anomalie de notre époque : la prolifération d’emplois inutiles. « Trop de gens, dit-il, sont payés à empêcher les autres de produire. » L’idée, brutale, renvoie aux bullshit jobs décrits par l’anthropologue David Graeber. Des métiers conçus non pour créer, mais pour entretenir la structure même du contrôle — gestion, reporting, coordination, conformité.

Musk, en ingénieur, traduit cette réalité en termes de rendement : un système qui consomme plus d’énergie qu’il n’en produit. L’absurde bureaucratique devient alors un problème thermodynamique. L’économie moderne ne maximise plus la valeur, mais la friction. Elle transforme l’intelligence humaine en protocole, la créativité en procédure, la responsabilité en signature électronique.

Ce diagnostic rejoint sa critique plus large de la bureaucratie morale. Dans les États développés, explique-t-il, l’efficacité individuelle est désormais suspecte. On préfère l’apparence d’utilité à la valeur réelle. Le fonctionnaire qui remplit un tableau de conformité sociale a plus de prestige que l’ouvrier qui fabrique une pièce fonctionnelle. C’est un renversement profond : la vertu administrative a remplacé le mérite productif.

Pour Musk, cette logique conduit à une forme d’entropie sociale. Les structures humaines, comme les systèmes physiques, s’usent lorsqu’elles se ferment sur elles-mêmes. L’État devient une boucle auto-entretenue de surveillance et de paperasse. Les citoyens se professionnalisent dans la régulation de leurs semblables. Le travail perd sa finalité tangible. « Si vous ne pouvez pas expliquer en une phrase ce que vous produisez, vous ne produisez probablement rien. »

Mais cette critique dépasse la simple économie. Elle touche à la dimension existentielle du travail. Dans une société saturée d’emplois factices, l’individu se voit privé de reconnaissance authentique. Il ne sait plus s’il sert à quelque chose ou s’il simule la productivité pour préserver sa place dans le grand théâtre de la conformité. C’est ce que Graeber appelait la misère morale du salariat inutile : une souffrance discrète, cachée sous le vernis du bien-être corporatif.

Cette vacuité du travail s’articule, chez Musk, à une crise plus large de sens. Il évoque la natalité en chute libre, la désaffection des jeunes générations, la fatigue civilisationnelle. Si tant de gens occupent des postes absurdes, c’est peut-être parce que le système lui-même a cessé de croire en sa mission. La bureaucratie remplace la foi collective, comme un automate qui tourne sans savoir pourquoi.

Et lorsque Rogan lui demande si la technologie pourrait résoudre ce vide, Musk reste paradoxal. Oui, l’intelligence artificielle supprimera des millions d’emplois inutiles. Mais ce n’est pas une perte, dit-il, c’est une libération. Le vrai défi n’est pas de sauver le travail, mais de retrouver le sens. L’humanité devra redéfinir ce qu’elle veut faire de son temps, une fois libérée de la simulation d’activité.

Sous ses airs de provocateur, Musk formule une intuition philosophique : la survie de notre espèce ne dépend pas seulement de la conquête spatiale, mais de la reconquête du réel. Retrouver des tâches qui transforment, des gestes qui comptent, une production qui laisse trace. Sinon, le travail n’est qu’un rituel vide, et la civilisation — une administration planétaire de l’inutilité.

Alors qu’il évoque Mars, l’IA et l’effondrement moral des institutions, Musk résume son credo d’ingénieur : « Ce qui n’a pas d’utilité finit toujours par disparaître. » L’histoire n’est pas une affaire d’intentions, mais d’énergie. Et dans cette équation, la compassion sans action, le travail sans création, la règle sans but — ne sont que des zéros.


Sources — The Joe Rogan Experience, Elon Musk, octobre 2025

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