Le retour du risque nucléaire : la dissuasion comme langage du pouvoir

Publié le 3 novembre 2025 à 14:17

La dissuasion nucléaire est redevenue une grammaire du monde. Trente ans après la fin de la guerre froide, le tabou atomique s’effrite, les traités tombent en poussière, et les puissances renouent avec un vocabulaire qu’on croyait révolu : essais, vecteurs, ogives, capacités de seconde frappe.

Aux États-Unis, l’idée d’une reprise des essais nucléaires sous Donald Trump marque un tournant symbolique. Depuis 1996, un traité international interdit tout essai nucléaire, mais Washington ne l’a jamais ratifié. La simple évocation d’un retour à ces pratiques fait donc trembler l’équilibre fragile de la dissuasion. En pratique, un essai souterrain ne pourrait pas avoir lieu avant deux ou trois ans : les installations du Nevada ont été démantelées depuis longtemps. L’annonce est politique, pas technique. Elle signale au monde que l’Amérique se réserve le droit de redevenir imprévisible.

Cette posture répond à celle de Moscou. La Russie revendique désormais une supériorité technologique : missiles à propulsion nucléaire capables de voler indéfiniment, ogives hypersoniques à Mach 10, et déploiement d’armes en Biélorussie, alliée stratégique. Ces démonstrations visent autant à rappeler la puissance russe qu’à tester la tolérance de l’Occident. Le contrôle nucléaire reste centralisé à Moscou : le Kremlin ne confierait jamais l’autorisation d’un tir à un pays tiers, même allié.

En apparence, la Russie renoue avec l’esthétique de la terreur. En réalité, elle exploite le vide juridique créé par l’effritement des accords internationaux. Depuis 2001, les États-Unis se sont retirés d’une série de traités : ABM, INF, Open Skies. Le traité New START, dernier pilier du contrôle bilatéral, expire en 2026. Au fil des décennies, la prolifération n’a pas disparu : elle s’est institutionnalisée. Le monde comptait 60 000 ogives au plus fort de la guerre froide, contre environ 20 000 aujourd’hui. Mais ces armes sont plus précises, plus maniables et plus intégrées aux doctrines militaires nationales. Michel Fortmann parlait déjà en 2019 d’un « retour du risque nucléaire », c’est-à-dire d’un monde où la peur redevient un instrument politique plutôt qu’un garde-fou moral.

En Ukraine, cette logique de puissance se traduit par une guerre d’usure. Alors que l’armée russe consolide ses positions dans le Donbass, les villes de Pokrovsk et de Koupiansk sont presque encerclées. Environ dix mille soldats ukrainiens risquent d’y être pris au piège. Le gouvernement de Kiev, malgré la fatigue des troupes et l’effondrement du recrutement, envoie encore des renforts. La stratégie semble tenir davantage du symbole que de la rationalité militaire. « Faut-il sacrifier des milliers d’hommes pour des villes déjà détruites ? » s’interrogent plusieurs analystes. La question révèle la crise existentielle de l’armée ukrainienne : comment continuer à combattre sans ressource humaine suffisante ?

L’Occident observe, impuissant. L’aide militaire américaine, désormais financée par les Européens, se maintient, mais la stratégie politique change. Pour Washington, la relation avec l’Ukraine n’est plus celle d’un allié, mais d’un partenaire utile — un outil de projection d’influence contre Moscou. Les États-Unis n’imposeront pas de sanctions secondaires à la Chine ou à l’Inde pour leur commerce avec la Russie : les coûts économiques et technologiques seraient trop élevés. Dans le rapport de force mondial, les terres rares et les microprocesseurs pèsent autant que les ogives.

Le réalisme s’impose. La Russie sait que les États-Unis n’iront pas jusqu’à compromettre leur propre économie pour soutenir Kiev. La Chine profite de cette prudence pour consolider son rôle d’arbitre discret. Et l’Europe, malgré sa rhétorique morale, reste dépendante du gaz américain et du parapluie nucléaire de l’OTAN.

Le monde redécouvre la vérité la plus ancienne de la diplomatie : les États n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. La dissuasion nucléaire, loin d’être un reliquat du XXe siècle, est redevenue le langage par lequel les puissances se parlent — et parfois se menacent.


Sources — L’état du monde, Jean-François Caron et Joselin Coulon, 2 novembre 2025.
Référence citée — Michel Fortmann, Le retour du risque nucléaire, 2019.

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