La fin des traités : quand le droit international s’efface devant la stratégie

Publié le 3 novembre 2025 à 14:22

Pendant près d’un demi-siècle, la stabilité mondiale a tenu sur une fiction utile : celle d’un équilibre fondé sur la peur, encadré par le droit. La dissuasion nucléaire n’était pas seulement une menace, mais une discipline. Chaque traité, chaque sommet, chaque protocole signé entre Washington et Moscou visait à rendre prévisible ce qui, par nature, ne l’était pas : la possibilité d’anéantir la planète.

Ce fragile édifice s’effondre. Depuis deux décennies, les grandes puissances ont entrepris, méthodiquement, de défaire le filet juridique qui limitait leur puissance. En 2001, les États-Unis se retirent du traité ABM (Anti-Ballistic Missile), signé en 1972, qui plafonnait le déploiement de boucliers antimissiles. En rompant ce pacte, Washington ouvrait la voie à une nouvelle course technologique — celle des armes capables d’annuler la dissuasion adverse. La Russie y a vu une déclaration implicite : l’Amérique ne veut plus d’équilibre, elle veut l’avantage.

Suivent d’autres retraits : en 2019, la fin de l’accord INF sur les missiles de portée intermédiaire, pilier du désarmement européen depuis les années 1980 ; puis la sortie d’Open Skies, traité de transparence autorisant les vols de surveillance au-dessus des territoires signataires. À mesure que les instruments de contrôle disparaissent, la méfiance reprend le dessus. La dissuasion redevient une jungle.

Dans ce vide juridique, les armes se modernisent plus vite que les traités qui devraient les encadrer. La Russie expérimente des missiles hypersoniques et propulsés par énergie nucléaire, capables de contourner n’importe quel système antimissile. Les États-Unis, eux, évoquent à nouveau la possibilité d’essais souterrains — alors qu’ils n’en ont plus réalisés depuis 1992. Symboliquement, c’est un retour en arrière de trois décennies : la guerre froide, version numérique.

Le traité New START, dernier pilier du contrôle bilatéral entre Moscou et Washington, expirera en 2026. S’il meurt à son tour, aucune barrière légale ne limitera plus le nombre d’ogives déployées ni la taille des arsenaux. Ce sera la première fois depuis 1972 que les deux superpuissances se feront face sans règle du jeu. « Le retour du risque nucléaire », écrivait Michel Fortmann en 2019, ne relève plus d’une hypothèse : c’est une réalité administrative.

Mais cette désintégration ne concerne pas seulement le nucléaire. Les accords interdisant les armes chimiques, les conventions sur les drones armés autonomes, les projets de limitation de la militarisation de l’espace — tout cela s’étiole dans l’indifférence générale. Le droit international se transforme en instrument rhétorique : on s’en sert pour condamner l’ennemi, jamais pour se restreindre soi-même.

Le paradoxe est cruel. Ce ne sont pas les États marginaux qui déstabilisent le système, mais ceux-là mêmes qui l’avaient conçu. Les puissances censées garantir la sécurité collective — États-Unis, Russie, Chine — redécouvrent la logique antique du pouvoir : celle où la loi n’est qu’un outil de circonstance. La diplomatie redevient une forme sophistiquée de rapport de force.

L’effritement du droit signe le retour de la stratégie pure. Un monde sans règles est un monde d’intentions : ce qu’une puissance promet de ne pas faire vaut plus que ce qu’elle s’interdit par écrit. La dissuasion, jadis un concept moral et scientifique, redevient un langage de menaces.

Sources

L’état du monde, Jean-François Caron et Joselin Coulon, 2 novembre 2025.
Michel Fortmann, Le retour du risque nucléaire, 2019.

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