L’illusion des alliances : quand l’amitié devient un calcul

Publié le 3 novembre 2025 à 14:24

L’amitié entre nations est une idée romantique que les faits démentent sans relâche. L’histoire des alliances occidentales, depuis la guerre froide, repose sur un mythe persistant : celui de la solidarité entre « démocraties ». Mais dans le monde réel, l’alliance est un contrat, non un serment.

L’Ukraine en est l’exemple le plus cru. Depuis 2022, elle incarne pour l’Occident la ligne de front d’un affrontement civilisationnel. Les discours européens invoquent la défense de la liberté ; Washington parle de la lutte du « monde libre ». Pourtant, derrière la rhétorique morale, tout se calcule en dollars, en influence et en ressources. Les armes livrées à Kiev ne sont pas des dons : elles sont achetées, réassorties, et remplacées par les Européens à grand frais. Les États-Unis profitent d’un double dividende — militaire et économique.

Le gaz liquéfié américain, vendu au continent européen depuis la rupture avec Moscou, coûte trois à quatre fois plus cher que le gaz russe d’avant-guerre. L’effort de guerre ukrainien devient ainsi une rente stratégique : il alimente le complexe militaro-industriel américain, revitalise son économie et renforce sa domination énergétique. Sous couvert de défense de la démocratie, l’Amérique a réussi à transformer la guerre en un modèle d’affaires.

Le Canada n’y échappe pas. Malgré la proximité culturelle et géographique, Ottawa n’obtient rien de cette amitié proclamée. Les négociations commerciales stagnent, les promesses bilatérales se dissolvent au gré des campagnes électorales américaines. Lorsque les intérêts divergent, le voisin du Nord redevient une variable d’ajustement, un fournisseur parmi d’autres.

L’illusion des alliances réside dans cette croyance que la morale peut primer sur l’utilité. Mais l’ordre international actuel repose sur la gestion du profit, non sur celle des principes. Les États-Unis imposent des sanctions à leurs ennemis, mais jamais à leurs partenaires commerciaux stratégiques, même lorsque ceux-ci — comme la Chine ou l’Inde — soutiennent la Russie en achetant son pétrole. Washington ne punira pas Pékin : la dépendance américaine aux terres rares et aux chaînes de production électroniques l’en empêche.

Cette dépendance mutuelle, déguisée en coopération, redéfinit la nature même de la loyauté. Les alliances ne reposent plus sur des valeurs communes, mais sur la peur de perdre un avantage comparatif. Les États-Unis, la Chine et la Russie se livrent une guerre d’interdépendance : chacun sait que frapper l’autre trop fort serait s’amputer soi-même.

Le réalisme brutal de la diplomatie contemporaine met à nu la logique décrite par Lord Palmerston au XIXe siècle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » Cette maxime n’a jamais été plus vraie qu’aujourd’hui. L’Ukraine, malgré les sacrifices exigés d’elle, n’est pas un allié moral : elle est une pièce dans une stratégie de positionnement mondial.

L’Occident, lui, redécouvre les limites de sa propre vertu. Derrière les grands mots — liberté, démocratie, solidarité — se cache une politique de transaction. Les nations agissent comme des entreprises, prêtes à rompre un partenariat dès qu’il devient déficitaire. L’amitié entre États n’existe que tant qu’elle rapporte.


Sources —
L’état du monde, Jean-François Caron et Joselin Coulon, 2 novembre 2025.
Lord Palmerston (citation reprise dans l’épisode).

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