Dans une récente émission de Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay esquisse un scénario qui ressemble moins à une hypothèse qu’à un compte à rebours. Au Moyen-Orient, les pièces se déplacent. Deux porte-avions américains dans le Golfe, des chasseurs furtifs redéployés, des bases remplies, des bombardiers stratégiques en alerte. Le décor n’a rien d’ordinaire. Il évoque les grandes heures des préparatifs de guerre.
L’enjeu affiché reste le programme nucléaire iranien. Officiellement civil selon Téhéran, existentiellement menaçant selon Israël. Les négociations patinent. Les demandes occidentales sont maximalistes : abandon de l’enrichissement, démantèlement des capacités, supervision renforcée, plafonnement des missiles. Inacceptable pour un régime qui a investi vingt ans dans cette architecture stratégique. L’hypothèse qui émerge n’est plus celle d’un accord, mais celle d’une campagne prolongée destinée à forcer un choix : capituler politiquement ou encaisser militairement.
Le cœur du plan serait économique avant d’être militaire. L’Iran vit en grande partie de ses exportations pétrolières, dont une large portion est absorbée par la Chine. Le verrou géographique est connu : le détroit d’Ormuz. Fermer la voie maritime, interdire certains navires, rendre l’exportation trop risquée ou trop coûteuse, c’est couper l’oxygène sans envahir. La guerre devient une pression circulatoire. Si Téhéran est étranglé, Pékin est indirectement touché. Mais la Chine ne semble pas prête à se battre pour ce flux. L’isolement stratégique iranien apparaît comme une fenêtre.
Vient ensuite la phase chirurgicale. Sites nucléaires, lanceurs de missiles, dépôts, défenses antiaériennes. Neutraliser la capacité de riposte dans les premières heures. Frapper les installations enfouies. Éroder la chaîne de commandement. Pas pour occuper le territoire, mais pour contraindre le sommet. L’objectif implicite n’est pas nécessairement un changement de régime total. Il s’agirait plutôt d’une décapitation partielle : affaiblir la tête religieuse et militaire tout en laissant subsister l’État civil, suffisamment stable pour signer un accord. Une guerre conçue pour produire une négociation.
Mais tout repose sur la réponse iranienne. L’Iran ne peut vaincre militairement les États-Unis dans un conflit conventionnel. La supériorité aérienne serait rapide, brutale. Les avions iraniens resteraient probablement au sol. La riposte serait asymétrique : missiles, mines navales, harcèlement maritime, coups ciblés destinés à produire des images politiquement explosives. Un navire touché, un avion abattu, un pilote capturé. Il n’en faudrait pas davantage pour transformer une campagne punitive en crise politique à Washington. L’équation n’est pas militaire : elle est psychologique.
Ce qui rend le moment explosif, c’est la conjonction de fragilités. L’« axe de la résistance » est affaibli : alliés régionaux épuisés, réseaux dispersés, soutiens extérieurs prudents. Les sanctions ont déjà rongé l’économie. À l’international, une partie de l’opinion est devenue plus tolérante à l’idée d’une action contre Téhéran, notamment après les répressions internes. Pour Israël, la fenêtre stratégique est claire : profiter d’un alignement politique favorable à Washington avant qu’il ne se referme. Frapper pendant que l’Iran est isolé et que la conjoncture américaine permet l’audace.
Deux scénarios s’affrontent.
Le premier est celui du blocus maîtrisé. Pression maritime, frappes ciblées, négociations sous contrainte. L’Iran encaisse, résiste partiellement, puis accepte un compromis limité sur le nucléaire et les missiles. Une guerre courte, coûteuse, mais contenue.
Le second est celui de l’engrenage. L’Iran ferme réellement le détroit d’Ormuz. Mines, escalade navale, flambée énergétique mondiale. Les pertes s’accumulent. La logique de démonstration se transforme en dynamique incontrôlée. Aucun acteur ne voulait l’effondrement, mais chacun a testé la limite.
La ligne de crête est étroite. Trop de force, et l’État iranien s’effondre avec ses 90 millions d’habitants, ouvrant une crise humanitaire majeure. Pas assez de force, et le régime ressort renforcé, validé dans sa posture de résistance.
Dans ce thriller géopolitique, la vraie question n’est pas de savoir si l’Iran peut être bombardé. Il peut l’être. La question est de savoir si une puissance peut calibrer la violence assez finement pour obtenir des concessions sans déclencher le chaos qu’elle prétend éviter. L’histoire récente suggère que ce calcul est rarement exact.
Sources — Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay,
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