Dans ce script de Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay prend un objet banal — l’hiver québécois — et le traite comme un fait géopolitique total. Son intuition, martelée dès l’ouverture, est que vivre dans un environnement hivernal revient à manœuvrer avec « une main dans le dos » : l’hiver n’est pas un décor, c’est une contrainte structurelle qui ponctionne les budgets, ralentit l’économie, complique l’occupation du territoire et façonne, à long terme, les institutions et même les valeurs. À ses yeux, on parle trop souvent de géopolitique sans parler sérieusement de géographie, donc de climat. Et l’hiver, dans les sociétés nordiques, est un multiplicateur de frictions.
La démonstration commence au ras du sol, là où une société se mesure : les transports. Sur l’eau, le gel ferme des voies entières et oblige à maintenir des brise-glaces, symbole d’un coût permanent simplement pour “rester connecté”. La comparaison implicite est brutale : la Floride n’a pas à financer l’ouverture d’un fleuve, le Québec oui. Dans les airs, l’hiver n’est pas seulement un inconfort ; c’est une couche de prudence obligatoire : dégivrage, annulations, retards, infrastructure aéroportuaire exigeante. Sur la route, la contrainte devient une taxe diffuse : pneus d’hiver, changements saisonniers imposés, consommation accrue, corrosion. Tremblay insiste sur l’effet macroéconomique de ces microdépenses : l’argent consacré à “survivre au climat” ne va pas ailleurs, il ne se transforme pas en investissements, en loisirs, en consommation discrétionnaire. L’hiver capte une partie du revenu disponible et l’oriente vers de la dépense contrainte. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
Puis vient l’aspect le plus parlant pour quiconque a déjà vu une tempête depuis une fenêtre : la logistique municipale. Le déneigement, décrit comme une opération quasi militaire, devient un poste budgétaire massif, avec une machinerie lourde, des avis de stationnement, des remorquages, une chorégraphie urbaine répétée. Tremblay cite l’ordre de grandeur du coût annuel pour Québec et en tire un raisonnement politique : une société hivernale a des charges collectives incomparables, donc elle tend vers un État plus cher, plus présent, plus organisateur. À cette facture s’ajoute la “seconde vague” de l’hiver : le sel, présenté comme une solution immédiate mais un passif à long terme, qui attaque voitures, ponts, routes et environnement. Autrement dit, même le geste qui rend la route praticable crée une dette matérielle et écologique. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
De fil en aiguille, l’hiver se met à apparaître comme un architecte invisible. Les bâtiments coûtent plus cher à construire et à maintenir : isolation, fenêtres doublées, toits, matériaux. Les routes doivent être conçues avec des contraintes de déneigement. Les infrastructures souterraines — eau, égouts, utilités — doivent être enfouies profondément pour éviter le gel, ce qui rend chaque réparation plus complexe et plus coûteuse. Même l’entretien du réseau routier est comprimé dans une “fenêtre” : on ne reconstruit pas une route comme on veut, quand on veut ; on reconstruit quand la saison le permet, ce qui concentre la demande, augmente les prix et crée ce blitz annuel de travaux. L’hiver ne gèle pas seulement les cours d’eau, il compresse le calendrier et impose une économie du rattrapage. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
Là où le propos devient franchement géopolitique, c’est quand il relie ce régime de contraintes à la souveraineté alimentaire. Dans les sociétés nordiques, l’agriculture est saisonnière et géographiquement rare : peu de terres cultivables, peu de mois utiles, compétition mondiale avec des pays qui ont douze mois de croissance. Tremblay aligne des chiffres comparatifs pour plusieurs pays nordiques (Norvège, Canada, Suède, Finlande, Russie, Islande) et pointe une conséquence stratégique : quand la terre arable est rare, elle devient un enjeu politique en soi, souvent en concurrence avec l’urbanisation. D’où, selon lui, une tendance au protectionnisme agricole et à des modèles productifs adaptés (grains, élevage, produits laitiers), puis une dépendance aux importations pour ce qui ne pousse pas localement. L’hiver fabrique ainsi des économies plus vulnérables aux chaînes d’approvisionnement, donc plus sensibles aux chocs géopolitiques. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
Le script glisse ensuite vers la santé, comme un rappel que le climat gouverne aussi les corps. Infections saisonnières, hospitalisations, chutes, accidents : l’hiver surcharge les urgences et banalise un risque que les pays plus cléments ne connaissent pas à la même intensité. Il évoque aussi la dépression saisonnière, la vitamine D et l’effet du jour-nuit sur l’humeur, en insistant sur la difficulté d’adaptation chez certains nouveaux arrivants. Même la démographie entre dans l’équation : les cycles de lumière influenceraient les hormones reproductives, avec des variations saisonnières de conception. Là encore, l’idée n’est pas de tout prouver en détail dans une émission, mais de faire sentir que l’hiver agit comme une force de modulation sur la santé publique, donc sur les coûts, la productivité et la vitalité sociale. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
L’argument culminant arrive avec l’énergie. Pour les sociétés nordiques, se chauffer n’est pas un choix : c’est une condition de l’existence. Tremblay décrit une réalité souvent sous-estimée : l’hiver impose non seulement une consommation plus élevée, mais une consommation de pointe, ce qui oblige à maintenir une capacité de production “dormante” une grande partie de l’année. Il y voit une explication structurelle à la nationalisation ou au contrôle serré de l’énergie dans plusieurs juridictions froides : sans intervention publique, le chauffage deviendrait une extraction massive de revenus, socialement intenable. Et il souligne un paradoxe stratégique : l’exportation d’électricité est plus facile quand on en a trop… mais le moment où les voisins en ont le plus besoin correspond souvent au moment où la société nordique en a besoin elle-même. L’hiver crée donc une dépendance à l’infrastructure énergétique et une rigidité de l’offre qui pèse sur toute la planification nationale. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
Au final, la “géopolitique de l’hiver” se résume à une proposition qui dérange parce qu’elle est simple : le climat fabrique des États. Non pas au sens où il dicte tout, mais au sens où il force des arbitrages récurrents. Plus de dépenses publiques, davantage de redistribution, un filet social robuste pour une économie saisonnière, des communautés qui ne peuvent pas fonctionner sans coopération, et une attractivité limitée pour certains capitaux mobiles qui préfèrent les latitudes confortables. Tremblay va jusqu’à évoquer le phénomène des snowbirds comme métaphore économique : une portion non négligeable de la population quitte temporairement le territoire avec son pouvoir d’achat, exportant sa consommation et revenant quand les services publics reprennent le relais. L’hiver, dans cette lecture, n’est pas seulement une saison : c’est une force centrifuge qui aspire l’énergie, l’argent et parfois même la population, tout en obligeant le politique à compenser. [Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, transcription fournie]
Sources — Chaque jour sur Terre, Benjamin Tremblay, script « géopolitique de l’hiver » (transcription fournie).
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