Guillaume Dulude, docteur en psychologie, conférencier et fondateur de Psycom, s’intéresse depuis plus de vingt ans à une question simple mais essentielle : pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Dans une conférence en direct, il propose une réflexion profonde sur deux réalités souvent mal comprises : l’ennui et la passion. L’ennui, contrairement à l’anxiété ou à la dépression, n’apparaît presque jamais comme un problème déclaré.
Peu de gens disent qu’ils consultent parce qu’ils s’ennuient. Pourtant, il agit comme un terrain fertile pour d’autres souffrances : perte d’énergie, fragilité émotionnelle, anxiété croissante. Être occupé ne signifie pas être passionné. On peut avoir un agenda rempli, multiplier les distractions, voyager, sortir ou consommer, sans pour autant ressentir l’élan intérieur qui nourrit vraiment. L’ennui se loge dans ce décalage : beaucoup de mouvement extérieur, peu de mouvement intérieur.
Pour éclairer ce phénomène, Dulude s’appuie sur la théorie de l’autodétermination, modèle reconnu en psychologie. Cette théorie distingue différents types de motivation sur un continuum allant de l’absence totale de but à la motivation purement intrinsèque. À une extrémité se trouve la motivation externe : on agit pour une récompense matérielle ou pour éviter une conséquence négative. Vient ensuite la motivation introjectée : on agit pour obtenir une validation sociale, des likes, de l’attention, ce qui apaise à court terme mais entretient une dépendance. Plus solides sont la motivation identifiée, où l’on agit parce qu’on sait que c’est bon pour soi, même si ce n’est pas toujours agréable, et la motivation intégrée, où l’activité devient une partie de nous, liée à nos valeurs et parfois même agréable. Enfin, au sommet, se trouve la motivation intrinsèque, où l’on agit pour le plaisir pur d’agir, sans attente extérieure, simplement parce que l’activité est sa propre récompense. Plus nos motivations se rapprochent de ce pôle intrinsèque, plus nous sommes solides, énergiques et résistants. À l’inverse, plus elles se fixent du côté externe, plus nous devenons vulnérables, dépendants et anxieux.
C’est pourquoi la passion ne peut pas naître de la dépendance. Se dire passionné de vin ou de voyages parce qu’on consomme ces expériences n’est pas de la passion, c’est la recherche de soulagement ou de stimulation. La passion exige autre chose : un investissement, une pratique, une vulnérabilité acceptée. Elle naît quand une activité devient source de sens, d’identité et d’énergie durable. L’ennui, lui, se nourrit du court terme. Plus on cherche des récompenses rapides – dopamine, validation sociale, distractions numériques – plus on s’éloigne de la possibilité de passion. Les jeunes générations vivent d’ailleurs dans un monde saturé de gratifications instantanées. Le téléphone portable est devenu une machine à extrinsèque : validation sociale, divertissement immédiat, fuite de l’angoisse. Mais cela ne génère ni force intérieure ni sens.
Passer de l’ennui à la passion n’est ni magique ni immédiat. Cela demande un travail comparable à l’entraînement physique : essayer, échouer, persévérer, donner du temps à une activité pour qu’elle devienne une partie de soi. Pour certains, cela suppose d’explorer davantage, d’oser la nouveauté. Pour d’autres, plus conservateurs, il s’agit au moins de se donner la permission de tester et d’accepter la déception comme étape nécessaire. Concrètement, l’exercice consiste à examiner son agenda et à observer sur quel type de motivation reposent les activités quotidiennes. Plus une semaine est dominée par l’externe ou l’introjecté, plus elle risque de laisser un goût d’ennui. À l’inverse, y glisser des activités identifiées, intégrées ou intrinsèques augmente la probabilité de ressentir de l’élan et de la joie.
La passion n’est pas seulement une question de plaisir, elle est liée à la notion de sens. Avoir une raison de se lever le matin, même pour affronter une journée difficile, transforme radicalement la perception de la souffrance. Sans but, la douleur devient insupportable. Avec un but, elle devient tolérable, parfois même constructive. L’ennui, au fond, n’est pas un simple manque d’occupation : c’est l’absence d’un pourquoi. Tant que ce « pourquoi » reste flou, la dépendance aux gratifications rapides remplit le vide mais ne construit rien.
Dulude rappelle que l’ennui n’est pas dangereux en soi, mais que sa chronicité l’est. Quelques soirées creuses n’ont rien d’alarmant. Mais laisser les années passer dans un état de dépendance aux récompenses externes, sans jamais développer de véritables passions, mène à une fragilité psychologique croissante. L’enjeu n’est pas d’éliminer toutes les motivations externes, impossibles dans notre monde limité et social, mais de cultiver, dans la mesure du possible, un noyau d’activités qui relèvent de l’identifié, de l’intégré et de l’intrinsèque. Là se trouve la véritable énergie.
Source:
Cet article a été écrit à partir de l’épisode “Replacing Boredom with Passions” de Guillaume Dulude, Ph.D.
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