Le sociologue Gérald Bronner, invité de Stéphane Bureau à l’émission Contact, décrit un glissement discret mais décisif : nous ne vivons plus seulement à l’ère de la post-vérité, où chacun sélectionne les faits qui confirment ses croyances. Nous sommes entrés dans la post-réalité, un état psychologique collectif où l’on s’organise pour « ne plus entendre les rebuffades que le réel impose à nos désirs ». L’enjeu n’est pas seulement politique ou médiatique : c’est une affaire de santé mentale des sociétés.
Bronner situe ce basculement dans la continuité de ses recherches, de La Démocratie des crédules à Apocalypse cognitive. Internet, dit-il, n’a pas créé nos dérives ; il les a amplifiées. « Les mondes numériques ont servi de détonateur à nos passions tristes », ces émotions primaires – peur, colère, ressentiment – qui prolifèrent sur les réseaux. Ce terrain fertile a exacerbé un mécanisme universel : le biais de confirmation, cette tendance à chercher ce qui renforce nos convictions. Le résultat, c’est une polarisation extrême, une incapacité croissante à partager un socle commun de réalité.
Au cœur de cette dérive, Bronner place un invariant psychologique : la pensée désirante (wishful thinking). Depuis l’enfance, nous confondons souvent nos pensées et le monde : « Quand nous pointons un objet, il suffit qu’un adulte le prenne pour que nous croyions agir par la seule force de notre esprit. » Cette confusion primitive, jamais complètement surmontée, nourrit le rêve de plier le réel à notre volonté. Dans le monde moderne, cette rêverie s’appuie moins sur la magie que sur la technologie : le transhumanisme promet de « télécharger notre conscience dans le silicium ». La vieille quête d’immortalité change de costume, mais pas de nature.
Cette pensée désirante, dit-il, a son revers : la frustration. Quand le réel résiste, deux issues apparaissent. Soit le désir se replie et engendre la dépression – « non pas tristesse de l’âme, mais absence de désir » –, soit il fuit dans l’illusion, l’enfermement ou la fuite virtuelle. Bronner cite les hikikomori japonais, ces jeunes qui se cloîtrent des années dans leur chambre, cherchant à « contrôler l’espace des possibles » en répétant indéfiniment le même rituel. C’est la figure extrême du présent cannibale, où « le futur est dévoré par l’instant ».
À l’échelle collective, le même mouvement s’observe : effacement du mot progrès dans la littérature depuis les années 1960, triomphe du développement personnel, et montée des « nouvelles sensibilités », cette hyper-vigilance émotionnelle qui transforme toute friction en offense. Bronner s’appuie sur une étude de Nature : lorsque l’on retire une nuance violette d’un nuancier, « l’œil finit par percevoir des différences infimes de bleu comme étant du violet ». Psychologiquement, nous fonctionnons pareil : quand le seuil de tolérance descend, la moindre dissonance paraît insupportable.
La perte de repères religieux accentue encore cette quête de certitude. « Le reflux de la foi ne laisse pas la chaise vide », rappelle Bronner : il se remplit de spiritualités diffuses ou de théories du complot, qui offrent une narration du monde à défaut de vérité. Car la rationalité n’est pas un récit, seulement une méthode pour approcher le réel. C’est pourquoi le sociologue appelle à une « révolution pédagogique » autour de la pensée méthodique : apprendre à distinguer causalité et coïncidence, corrélation et croyance. « La bataille des faits est une conséquence ; il faut d’abord gagner la bataille des méthodes. »
En définitive, cette post-réalité n’est pas seulement une crise politique, mais une crise psychique globale : la difficulté à tolérer l’incertitude, à habiter la finitude, à faire la paix avec la limite. « Tant qu’il y a de l’humain, il y a de l’espoir », conclut Bronner. À condition de réapprendre à penser contre soi-même — cet exercice salutaire qui distingue le rêve lucide de l’illusion totale.
Sources — Contact (Stéphane Bureau), entretien avec Gérald Bronner, À l’assaut du réel, Presses universitaires de France.
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